Pour bien des personnes salariées de la CSN, la route fait partie du quotidien. De Montréal à Sept-Îles, de Val-d’Or à Chibougamau, les kilomètres s’accumulent au gré des assemblées syndicales, des négociations, des mobilisations et des visites dans les milieux de travail. Le territoire couvert par la CSN s’étend aux quatre coins du Québec, tandis que l’équipe d’UCCO-SACC-CSN sillonne les routes partout à travers le Canada.
Selon nos calculs, les membres du STTCSN parcouraient collectivement plus de quatre millions de kilomètres par année dans le cadre de leurs fonctions. C’est l’équivalent de 100 tours de la Terre. De quoi faire grimper sérieusement le compteur !
À l’occasion de la Semaine nationale de la santé et de la sécurité du travail, le STTCSN souhaite attirer l’attention sur les risques qui accompagnent ces nombreux déplacements professionnels. Pour en parler, nous avons rencontré Laurent Martineau, qui connaît particulièrement bien les routes de l’Abitibi et qui a quelques histoires à raconter.
Un réveil brutal sur la 117
À l’hiver 2017, Laurent participe à une campagne de maraudage particulièrement exigeante. Les journées s’étirent, les soirées se multiplient et les nuits raccourcissent. Le rythme est intense.
Un soir de janvier, vers 17 h 30, il roule sur la route 117. La fatigue accumulée finit par le rattraper. Alors qu’il circule à environ 110 km/h, il s’endort au volant.
Sa voiture dévie vers la droite et quitte la chaussée. Elle s’enfonce dans la neige sur l’accotement, suffisamment violemment pour déclencher les coussins gonflables. La météo est pourtant relativement clémente. Aucune tempête ne vient expliquer l’incident.
«J’avais accumulé trop de fatigue. Je n’avais pas écouté mon corps. Je continuais à travailler, à me coucher tard, sans en faire moins.»
Le bilan matériel est salé. Quelque 16 000 $ de dommages et un mois sans voiture. Mais ce sont surtout les scénarios qui auraient pu se produire qui continuent de le hanter.
«Si j’avais dévié à gauche, ça aurait été un face-à-face. À droite, tu te demandes si tu vas finir dans la forêt ou si tu vas mourir. J’ai eu peur en osti»
Dans les jours suivant sa sortie de route, Laurent est encore sous le choc. Cette expérience changera durablement sa façon d’aborder les déplacements professionnels.
« Ça te fait réfléchir. Après ça, c’était fini de prendre la route fatigué. Je prenais davantage l’hôtel. Sur la leçon de faire attention, ça m’a beaucoup aidé. »
Une corneille, un pare-brise et un torticolis
Les routes réservent parfois des surprises auxquelles même les personnes les plus expérimentées peuvent difficilement se préparer.
En 2024, Laurent roule en Abitibi lorsqu’une corneille percute violemment son pare-brise. Le choc le fait sursauter et provoque un brusque mouvement de la tête. Résultat, un sérieux torticolis, des douleurs au cou et des nuits de sommeil perturbées.
« J’ai tellement eu peur sur le coup ! Après, j’avais tellement mal au cou que je n’étais plus capable de dormir. Je n’étais plus capable de faire grand-chose. »
L’événement sera reconnu comme un accident du travail. Une reconnaissance importante pour une blessure survenue dans un contexte qui pourrait sembler anodin à première vue.
Avec quelque 45 000 kilomètres parcourus annuellement, Laurent a appris à composer avec les particularités de la conduite en région, notamment les animaux sauvages, les longues distances et les conditions hivernales.
« J’avoue être rendu un peureux de l’hiver. Je suis moins guerrier que l’été ! »
Il raconte également la mésaventure d’une camarade survenu il y a environ trois ans, toujours sur la route 117. Au retour d’une instance syndicale, un dimanche matin, une importante accumulation de neige transformée en gadoue lui avait fait perdre la maîtrise de son véhicule. Sa voiture avait effectué un tête-à-queue, frôlant dangereusement un autre véhicule.
Depuis, elle a considérablement réduit ses déplacements.
Seul, à 170 kilomètres d’un réseau cellulaire
Pour Laurent, la sécurité routière soulève également des questions sur l’organisation du travail.
En Abitibi et dans le Nord-du-Québec, certains déplacements impliquent de parcourir 170 kilomètres sans couverture cellulaire. Ailleurs, cette distance peut atteindre jusqu’à 400 kilomètres. Des tronçons particulièrement préoccupants lorsqu’une personne circule seule et qu’une urgence survient.
« Tu envoies quelqu’un tout seul au fin fond du bois, à 400 kilomètres du premier signal cellulaire. S’il lui prend un malaise au volant, y’a pas un christ de chat pour lui venir en aide. »
Les progrès technologiques offrent heureusement de nouvelles possibilités. Laurent évoque notamment la fonction de communication d’urgence par satellite offerte sur certains modèles d’iPhone. Un outil précieux dans les secteurs isolés, mais dont le fonctionnement exige parfois de la patience. Établir une connexion avec un satellite peut prendre plusieurs minutes, particulièrement lorsque les conditions sont défavorables. Dans une situation d’urgence, chaque minute compte.
« Une crevaison, ce n’est pas grave si tu attends deux heures. Mais quand tu as besoin du 911 rapidement, c’est une autre histoire. »
Le covoiturage constitue une autre piste de prévention. La présence d’une deuxième personne permet de partager la conduite, de demeurer plus alerte et de s’accorder une petite sieste sur les longs trajets.
« Une petite sieste en route vers Chibougamau, ça fait du bien! »
Encore faut-il que les horaires, les destinations et les habitudes de conduite soient compatibles. Les transports collectifs interurbains offrent également des possibilités, mais leur fréquence et leurs nombreux arrêts peuvent considérablement allonger les déplacements.
Des outils de travail sur quatre roues
Laurent s’intéresse également aux nouvelles technologies d’assistance à la conduite. Détecteurs de fatigue, caméras, avertisseurs de sortie de voie, systèmes d’aide au freinage et capteurs de toutes sortes peuvent aujourd’hui aider les automobilistes à reconnaître les dangers et à réagir plus rapidement.
« Les nouvelles technologies sont extraordinaires. Les signes de fatigue, mon char me les dit en tabarnak ! »
Ces équipements demeurent toutefois coûteux, particulièrement lorsqu’ils sont réservés aux modèles de véhicules plus haut de gamme. Pour une personne salariée qui utilise sa voiture personnelle dans le cadre de ses fonctions, leur accessibilité dépend largement de ses moyens financiers.
Et si les régions pouvaient se doter de quelques véhicules particulièrement bien équipés, mis à la disposition des personnes salariées pour leurs déplacements professionnels ? Laurent y voit une piste de solution qui mériterait d’être explorée. Plutôt que de laisser chaque personne assumer individuellement le coût des équipements de sécurité, une flotte partagée permettrait d’en faire bénéficier plusieurs collègues.
Après tout, pour des personnes qui parcourent parfois des dizaines de milliers de kilomètres par année, la voiture est aussi un outil de travail. Et la sécurité de cet outil mérite qu’on s’y attarde.