Le siège social de la CSN est, depuis plusieurs mois, régulièrement visité par des policiers de la Sûreté du Québec qui viennent profiter de la bonté de la cafétéria située au rez-de-chaussée du 1601. Cette présence policière a de quoi surprendre, surtout que les visites se font en uniformes, armes et autres outils de répression à la ceinture. Comment en sommes-nous arrivés là ?
« Notre seul tort, c’est d’avoir oublié »
Depuis sa fondation en 1921, la CSN a toujours entretenu des relations compliquées avec les différents corps policiers. L’histoire du mouvement ouvrier est ponctuée de luttes sur tous les fronts qui se sont souvent menées aux côtés d’autres mouvements sociaux : grèves, manifestations, diverses actions de visibilité et de perturbation. Chaque fois, la police a joué un rôle majeur de contrôle et de répression. Nombre de camarades ont été matraqués, gazés, brutalisés et arrêtés aux mains de la police. Certains y ont même laissé leur vie.
Rappel historique : la police et son rôle de contrôle social et de répression
Les corps policiers modernes, tels qu’on les connaît, sont relativement récents dans l’histoire. En Amérique du Nord, aux 18e et 19e siècles, le contrôle et la répression des populations (parce que c’est bien de cela qu’il s’agit) émanaient principalement de trois sources:
- La Police montée du Nord-Ouest (ancêtre de la RCMP / GRC) avait pour mission d’assurer l’expansion coloniale canadienne vers l’ouest et la mainmise du gouvernement canadien sur les territoires autochtones, notamment pour achever la construction du chemin de fer. La police montée servait à mater les rébellions des autochtones et à kidnapper les enfants pour les amener dans les pensionnats. La RCMP a fini par admettre sa responsabilité centrale dans l’expérience coloniale canadienne à l’occasion de la Commission de vérité et réconciliation (CVR).
- Les milices privées (des patrons) – Plus récemment, avec une augmentation notable pendant la période de Duplessis (1936-1959), les propriétaires d’usines et d’entreprises embauchaient des mercenaires et formaient des milices privées pour protéger leurs biens et pour assurer « l’ordre public ». Ces milices étaient notamment mobilisées lors des conflits de travail pour assurer que les scabs pouvaient librement circuler. Du côté ouvrier, on dénombre plusieurs morts sur les lignes de piquetage.
- Aux États-Unis, les « slave patrol » (patrouilles esclavagistes) étaient formées par les propriétaires d’esclaves pour contrôler leurs esclaves, s’assurer qu’ils ne fuyaient pas et pour rattraper celles et ceux qui avaient réussi, malgré tout.
Quand les corps policiers modernes se sont constitués, c’était pour uniformiser les pratiques à travers le territoire. Leur implantation graduelle est venue remplacer ces différentes milices privées. Malgré cela, et bien qu’un des objectifs était de mieux former les policiers et d’encadrer leur travail, il n’en demeure pas moins que le rôle de la police dans les sociétés en est un de contrôle et de répression. Vous en doutez ? Encore aujourd’hui, les personnes racisées, les autochtones et les personnes marginalisées sont surreprésentées dans le système judiciaire.
Et aujourd’hui ?
Rappelons-nous qu’au cours des 40 dernières années, les relations entre la SQ et la CSN ont continué d’être tendues : des perquisitions ont été menées dans ses bureaux suite à l’infiltration de l’informateur de la GRC Marc-André Boivin. Des dirigeants du mouvement ont été condamnés à la prison, nombre de militantes et militants ont été directement victimes de brutalité policière, incluant le meurtre du militant Gaston Harvey lors du conflit du Manoir Richelieu.
Plus largement, auprès des groupes alliés qui sont également actifs sur les fronts de lutte pour la reconnaissance et le respect de leurs droits, la Sûreté du Québec a une feuille de route tristement bien remplie qui nous rappelle que nous ne sommes pas « en sûreté » face à la SQ de façon comparable.
Qui se souvient de la violence qui s’est abattue sur la communauté Mi’gmag de Listuguj (Restigouche) en 1981 ? De Kanesatake (Crise d’Oka) en 1990 ? Du Sommet des Amériques en 2001 ? Qui se souvient des mensonges de la SQ sur la présence d’agents provocateurs à Montebello en 2007 ? Du Printemps érable en 2012 ? Qui se souvient qu’un manifestant a presque été tué par la SQ lors de la manifestation tenue à Victoriaville en 2012 ? Qui se souvient du racisme larvé des policiers de la SQ à Val-d’Or ?
Bref. Bien que les frasques de la police en général, et celle de la SQ en particulier, soient largement documentées, il semble que, plus que jamais, un devoir de mémoire s’impose.
C’est dans cet esprit qu’au printemps 2025, les membres du STTCSN ont pris la décision d’interpeler la CSN pour lui demander d’intervenir auprès de la direction de la SQ pour l’informer que la présence de leurs agents dans nos espaces dérange. La CSN a pris un certain temps avant de répondre que la CSN était un « endroit public » et qu’en ce sens, il était ouvert à toutes et à tous dans le quartier.
Le siège social de la CSN est-il vraiment un « espace public » ? Est-ce que tout le monde est vraiment bienvenu entre ses murs ? Nous sommes d’avis que non. Nous acceptons d’ouvrir nos portes aux gens du quartier, à certains procureurs patronaux dans des contextes de négociation, à des arbitres de griefs, à des groupes communautaires et à d’autres organisations syndicales lorsque le contexte le permet.
Cela dit, non, les policiers ne sont pas les bienvenus à la CSN et cela, pour une raison bien simple : nos espaces ne sont pas des lieux neutres. Ils sont politiques, solidaires, et porteurs d’une histoire où les forces policières ont souvent été utilisées pour surveiller, intimider ou réprimer les travailleuses et travailleurs en lutte. C’est notre devoir de nous en rappeler.
Nous espérons que les dirigeantes et dirigeants de la CSN feront, tout comme nous, honneur à notre mémoire collective et que des actions concrètes seront prises afin de garantir l’intégrité de nos espaces de travail… et de lutte.